(Crédits photo : David Manaud)
Il y aura un avant et un après.
Le festival Connect organisé par Léo Valls et Cote Ouest marque une nouvelle étape de l’intégration de la pratique du skate dans la Ville à Bordeaux, mais propose une portée internationale jusqu’alors totalement inédite.
A première vue, on pourrait penser qu’il s’agit de la célébration de la légalisation du skate à Bordeaux qui depuis une douzaine d’années a vu différents projets rapprocher la Ville d’une communauté de pratiquants. Ces différents projets avaient préparé le terreau d’une avancée majeure et surtout durable : l’intégration du skate dans les travaux d’urbanisme de la Ville.

Photo : David Manaud
La génèse en 2017
C’est mon ami Léo Valls qui porte depuis 2017 (7 ans!) le flambeau de cette démarche de concertation avec la Ville, en réussissant le tour de force d’avoir assuré une continuité d’action malgré un changement de l’équipe municipale.
Lorsque Léo m’a appelé au printemps 2017 pour évoquer les courses poursuites dangereuses entre la police municipale et de jeunes skateurs place Pey Berland, les 1000 amendes par an qui tombaient pour sanctionner les skateurs qui pratiquaient, la pression que quelques riverains mécontents de ces pratiques mettait sur les élus de quartiers, j’ai longuement échangé avec lui.
Les moyens d’actions qui étaient envisagés ressemblaient à un dernier recours (pétitions, manifestations), alors que ses propositions étaient relativement raisonnables et surtout constructives, puisqu’il s’agissait de modérer les interdictions, et de procéder par autorisations partielles, et surtout d’une médiation de rue à même de passer d’une situation de conflit à une situation de dialogue.
Nous avons imaginé comment les choses pourraient se passer , une solution qui serait acceptable pour les différentes parties prenantes du problème. Lorsque j’avais créé le projet Bordeaux Cité Skate en 2011, les sanctions avaient été temporairement levées, pour les besoins de la bonne tenue de l’événement, largement médiatisé et repris par la Ville de Bordeaux, avec rampe de Skate sur la place de l’hôtel de Ville, et une exposition sur l’histoire bordelaise du skate accueillie dans le hall de l’hôtel de ville, en face du celle-là théâtre de répressions jusque là constatée. Mais pour combien de temps ?
Mais tout accord est éphémère, par définition
Une des questions posées dans le public lors de la conférence sur le sujet, était de savoir si les accords trouvés étaient gravés dans le marbre et durables . La réponse est forcément négative. Tout accord, tout fonctionnement entre différentes parties prenantes est par définition éphémère et la dégradation des relations entre skateurs et la ville illustre cela parfaitement. Dès lors que le projet Bordeaux Cité Skate était terminé, le naturel revint au galop.
Le skate urbanisme, tel que présenté et défendu dans le festival Connect, n’est pas un projet : c’est un processus permanent fait de négociations et de co-construction autour d’enjeux et d’objectif communs et partagés.
Un leader charismatique engagé, des passeurs de frontière
Une des conditions premières de la pérennité de ces accords, c’est l’identification d’un leader charismatique qui met tout le monde d’accord au sein de la communauté skate, mais également au sein de la ville. Cela ne se décrète pas. Cette personne doit aussi être un passeur de frontières, capable de sentir, de comprendre et d’interpréter les positions et les enjeux des uns et des autres.
Mais attention, penser que seule une personne peut porter cette responsabilité est un jeu dangereux. Il doit exister au sein de chacune des communautés et des parties engagées, plusieurs passeurs, qui vont être capable de faire dialoguer de plus grands ensemble, d’aider à la traduction grâce à une empathie forte.
La question de l’engagement est cruciale. Cela va demander du temps, de l’implication sur le long terme pour ne pas que le soufflé retombe. C’est aussi la raison pour laquelle cela ne peut reposer sur une seule personne et qu’un noyau dur du collectif doit être légitime vis-à-vis de la communauté skate ET vis-à-vis de la mairie
Identifiez vos alliés pour changer le logiciel
Le skate urbain n’est pas un sport ! c’est une démarche artistique et culturelle –
C’est le plus gros piège à éviter. Parler du skate comme un sport est un réflexe naturel pour les non-initiés a fortiori en période post olympique où l’imaginaire collectif grand public l’a assimilé à une compétition comme on en trouve en GRS ou en patinage artistique.
Or le skate en tant que pratique urbaine n’est rien de tout cela, et n’est encore malheureusement encore largement considérée par les techniciens des sports que comme une pratique sauvage qui ne respecte pas l’injonction de se cantonner à des skate parks,: Non seulement cela ne résout pas le sujet de la pratique urbaine, mais paradoxalement, les skate parks viennent même intensifier les pratiques urbaines puisque l’on augmente le nombre de pratiquants!
A Bordeaux, la direction des sports n’a pas su intégrer cette dimension , et c’est seulement par la voix d’une élue, Arielle Piazza, en 2011 puis en 2017, que les frontières ont pu être passées. Je peux affirmer que sans cette facilitation initiale, et ce travail mené en duo avec Arielle aux premières heures, rien n’aurait été possible.
A contrario, les événements organisés au CAPC sous un angle culturel, les shootings photos à l’Opéra, les événements de rue sur des spots éphémères ont participé à l’ancrage dans l’inconscient collectif que le skate n’était pas une affaire de compétitions, mais un art de vivre et un mouvement culturel à part entière. Et là aussi, il aura fallu un autre passeur complice, Lucas Lopes, pour venir amplifier et fournir une caisse de résonnance sans précédent et qui auront marqué les esprits. Le festival Connect en est la dernière expression.
Enfin, il y a eu à Bordeaux depuis 2011 un projet d’équipement qui a aussi permis de faire le lien entre pratique urbaine et pratique sportive. Je veux parler du Hangar Darwin, le skate park alternatif qui fait la renommée de Bordeaux. Sa conception, sa fabrication et son fonctionnement autonome , l’accueil de compétitions sportives et d’événements culturels aura permis pendant 15 ans de faire le lien entre le skate culture et le skate pratique sportive. (un autre article à écrire sur l’histoire de ce skate park pas comme les autres…)
Les projets culturels constitués d’événements et de temps forts doivent jalonner le processus de skate urbanisme.
Bordeaux Cité Skate : la génèse en 2011
Bordeaux Cité Skate a nécessité une collaboration à la fois avec la Ville de Bordeaux, ses élus et ses directions techniques, et avec une communauté qu’il était impossible d’appréhender via des voix structurées et fédérées, la fédération sportive étant atrophiée et ne reflétant en aucun cas la réalité et la diversité des pratiques du skateboard de rue.
C’était un projet qui avait une fin, à la grande différence du processus engagé depuis 2017 autour de Léo Valls qui a connu un temps d’apothéose pendant ce festival Connect.
Les actions culturelles, et les médiations engagées autour des spots, avec une présence régulière de Léo sur les spots, mais aussi via son engagement sur les réseaux sociaux, ont permis de faire passer le message de respect de ces conditions.
2011 – 2024: il s’est passé 13 ans depuis que ces opérations de médiation ont été engagées. Plusieurs générations se succèdent, et parfois il est meme difficile pour les anciens skateurs qui revendiquent une attitude un peu punk, de comprendre que les comportements des années 90 se sont transformés pour aboutir à ces dialogues nouveaux. Peut être que ce que nous venons d’observer lors du Connect Festival, avec des professionnels et des militants engagés qui sont venus des quatre coins du globe (Brésil, Europe, Japon, Etats Unis…) marque le début d’une nouvelle ère, une nouvelle approche du sujet.
Je resterai pour ma part marqué par la présentation du projet du Love Park: une zone urbaine aménagée à Philadelphie dans les années 60 (pas un skate park!) qui a été un des hauts lieux mondiaux du skate, véhiculant un imaginaire puissant via les magazines dans le monde entier, et qui aura motivé un homme, Gustav , en Suède à Malmo,
La question patrimoniale du skate s’est posée. Le déménagement du Love Park à Malmo est déjà un premier élément de réponse, avec la sauvegarde d’un patrimoine urbain par déménagement, associée à un travail autour de la mémoire du lieu.
Quelles suites pour Connect ?
Ce qui est certain, c’est qu’il y a un besoin de connecter les initiatives et les personnes et organisations engagées.
J’aurais aussi aimé pouvoir entendre le regard des marques du skate sur ces évolutions assez révolutionnaires.
Car leur financement du secteur via le marketing et le sponsoring classique, est indéniablement un levier pour que le skate qui a du sens puisse se développer.
Au-delà des marques du secteur, comment les entreprises peuvent-elles soutenir ces sujets au nom de leur responsabilité sociétale et territoriale, pour soutenir les projets culturels portés par des communautés qui veulent revendiquer une ville différente : plus inclusive, plus ouverte sur ses espaces publics pour en faire des espaces de dialogue, de rencontre.
L’opportunité: La création d’une plateforme numérique type Wikipédia qui rassemble les différents travaux universitaires et documente les projets portés à travers le monde, précisant les financements et les gouvernances mises en place
Car finalement, au travers d’un sujet et de pratiques particulières, la question que nous ont posé les 1000 participants de cette première édition, c’est : » Comment pouvons-nous mieux vivre ensemble » ?
Un grand grand bravo à mon ami Léo Valls, épaulé par Flavien et les équipes de Cote Ouest, et entouré par une communauté puissante et engagée.


