Valeur et valeurs : pour comprendre le modèle économique d’un tiers-lieu, il importe de distinguer les valeurs autour desquelles celui-ci se construit, et la création de valeur qui peut être créée et financée.
Préambule
Cet article est extrait d’une note réalisée pour la mission coworking en 2018 de la CGET (ex ANCT) . Les informations fournies ne sont donc pas les plus récentes (2025), la création de Darwin Solidarités ayant fait évoluer le sujet.
La question de l’économie du tiers lieu ne peut pas être découplée de sa raison d’être. Cette raison d’être, c’est le socle de valeurs du tiers lieu, ce qui est partagé par les différentes personnes qui y viennent et y reviennent. Transition écologique, solidarité, insertion par l’activité économique, artisanat, innovation technologique… , ceux qui y viennent sont attirées par un aspect pratique qui répond à un besoin fonctionnel. Ceux qui y reviennent sont séduits par une ambiance, un état d’esprit.
L’économie d’un tiers lieu est à entendre au sens étymologique du terme: la gestion de la maison. Le réduire au modèle de financement d’un tiers lieu ne permet pas la compréhension d’un phénomène d’ensemble.
Observation des flux de valeurs – Darwin 2017
C’est à mon sens un cas d’école d’un modèle économique avec une système de péréquation entre des activités génératrices de revenus et de bénéfices, et d’activités qui créent de la valeur pour un lieu mais ne sont pas en soi rentables. Sans une approche holistique globale, il ne serait pas possible de financer ces activités, en tout cas pas dans un modèle où les subventions de fonctionnement sont inexistantes.
C’est ce qui confère à Darwin un modèle économique robuste et stable, et surtout une autonomie d’action par rapport à l’environnement territorial et politique.
On retrouve donc deux composantes essentielles:
- la composante entrepreneuriale, celle qui accueille des entreprises à but lucratif et capitalisées,
- la composante associative qui accueille gratuitement les associations qui certes ne rapportent pas d’argent à au tiers lieu, mais y créent de la valeur utile à la performance globale de l’écosystème.
Ces deux composantes génèrent des valeurs d’activité économique d’une part, et des valeurs d’utilité sociale d’autre part. Je schématise à l’extrême évidemment, étant entendu que les entreprises installées à Darwin créent également de la valeur sociale, et que les associations créent elles aussi de la valeur économique. Mais simplifions pour mieux comprendre le phénomène.

Valeurs et valeur
C’est à travers ce prisme qu’il faut observer les choses . Disposer de projets, d’infrastructures, d’entreprises sociales et solidaires qui créent et animent une forme d’utilité sociale sur site est indispensable à la réussite d’un tiers lieu. Aussi indispensable que l’existence d’activités lucratives qui captent les flux de personnes, l’image de marque, la qualité de l’expérience utilisateur pour transformer ce socle de valeurs, en valeur économique permettant d’assurer la pérennité financière de l’écosystème.
Pour que le modèle soit durable, il doit y avoir un principe de solidarité entre ces deux écosystèmes (à but lucratif et à but d’utilité sociale).
- D’une part une passerelle qui permet que la valeur générée indirectement par les activités associatives et à but non lucratif puissent être transformée en valeur numéraire et en création de richesse.
- D’autre part une passerelle qui redistribue une partie de cette valeur générée par les “entreprises” pour que l’écosystème “associatif” puisse se financer et se développer.
Cela peut être via des dons en nature (mise à disposition de locaux) , en numéraire (prestations commandées aux associations, dons) et toute autre action permettant de contribuer au modèle économique de ces structures OBNL. A ma connaissance, Darwin est le seul projet de tiers lieu ayant mis en place un fonds de dotation pour porter cette fonction.
Le fonds de dotation Darwin et la contribution solidaire de l’évenementiel
Lorsque l’activité événementielle a justifié la création d’une agence, pour répondre à une offre B2B, une contribution solidaire a été mise en place: 5% du CA de chaque événement était reversé à la fondation selon le principe logique: si un client vient à Darwin pour organiser un événement, c’est parce qu’il trouve que le lieu est attractif et porteur de valeurs: or c’est aussi grâce aux associations (et donc à la fondation qui les soutient) que cela est possible. La valeur économique créée était ainsi systématiquement partiellement redistribuée aux activités à but non lucratif.
Le mécénat de compétences est également à cibler particulièrement. Car c’est l’implication des personnes sur le site qui génère des complicités, du vivre ensemble et de la cohésion de l’écosystème, et les entreprises, aussi petites soient elles, ont besoin de pouvoir valoriser ces dons en nature, notamment au titre de leur RSE qui n’est pas réservée aux grands groupes.
C’est outil de mécénat comme point d’articulation entre les activités entrepreneuriales et associatives sur un tiers lieu est à ce jour unique (en 2017…) . Elle structure le financement de la mission d’utilité sociale et valorise le pro bono.
Le rôle du fonds de dotation: un trait d’union entre les écosystèmes

Montage juridique de Darwin en 2017: le fonds de dotation, un trait d’union entre les écosystèmes entrepreneuriaux et associatifs
La place du contrôle de gestion dans un tiers-lieu
Il peut y avoir une mesure de ces flux, dans un sens ou dans un autre, à des fins de suivis de gestion. Mesurer, évaluer, quantifier. Mais il ne faut pas non plus qu’il y ait d’excès de zèle, que chaque service rendu soit facturé. Car la magie du tiers lieu se situe justement dans ces échanges qui ne font pas l’objet d’une prestation.
Pour de jeunes tiers lieux, cela peut sembler évident. Mais en se développant, une exigence de comptabilité analytique apparaît et c’est là que le risque de perte de substance du tiers lieux émerge. En particulier pour les tiers-lieux qui répondent à des appels à projets ou des financements publics, toujours plus exigeants sur les indicateurs de réalisation mais surtout sur les indicateurs d’impact et la vérification des cofinancements.
A mon sens, il ne doit pas y avoir un contrôle de gestion permanent et systématique. Car un tiers lieu, c’est la communauté d’usagers, d’habitants, de résidents qui le fait vivre et lui donne une âme. C’est une forme de famille, une “autre maison”. Et ce qui caractérise la famille, c’est le fait que l’on ne se facture pas (tous) les services que l’on se rend. Cette générosité fait partie de l’ADN d’un tiers lieu, et c’est ce qui différencie justement un tiers lieu d’un hôtel d’entreprises.
le tiers lieu reprend quelques principes de fonctionnement de l’économie du don. (donner – recevoir – rendre). Dans les tiers lieux, on trouve plus particulièrement des échanges de savoir-faire: ils constituent le ciment d’une appartenance à une communauté et le tout payant casse ce liant. Tandis que le rien payant fragilise la pérennité et condamne le tiers-lieu à être une zone autonome temporaire, donc à s’éteindre.
Financement de l’utilité sociale
Ce modèle de financement de l’utilité sociale s’appuie sur l’expérience de Darwin, où j’étais en charge du fonds de dotation créé par Evolution (l’incubateur économique / holding de Darwin). Il s’agit d’un écosystème hybride (entreprises et associations aux domaines d’activités très variés mais rassemblés autour des valeurs : Transition écologique, coopération radicale, engagement citoyen).
Les aides publiques sont quasiment inexistantes en numéraires (5% du budget du projet d’investissement). Par contre, la métropole mettait à disposition 2ha de terrain en AOT. C’est ce sujet qui a fait l’objet de nombreux débats en 2017, une ZAC devant commencer son développement. L’aide stratégique que pourrait apporter la métropole serait la sanctuarisation de ces espaces et leur prise en charge financière.
Mesurer l’impact économique
La mesure de l’impact économique d’un tiers lieu permet de faire prendre conscience aux élus du territoire de l’impact en termes d’emploi des actions menées. L’étude menée par le cabinet Utopies a été réalisé à cette finalité.
Etude d’impact économique de Darwin – 2017
Financer l’utilité sociale par l’impact
Une autre mode de financement est possible. Les tiers lieux comme Darwin génèrent une valeur territoriale conséquente (2eme site demandé à l’office du tourisme de Bordeaux). Le financement par la force publique relève aujourd’hui plus d’un acte de foi que d’un calcul savant. Et à mon sens, il faut une volonté politique pour soutenir un projet de tiers lieux dans son développement à tous les étages de la collectivité.
Les financements sous forme de contrats à impact social semblent quant à eux bien adaptés, mais enfermés dans un double paradoxe.
Adaptés, car la mesure d’impact des actions permettrait une professionnalisation de ces structures, pour plus de performance au service de l’intérêt général. Il s’agit là d’un levier de développement de projets de tiers lieux, de passage à l’échelle.
Un paradoxe car les tiers lieux doivent rester des espaces de possibles, instinctifs, où il est simple (ou où il semble simple) d’organiser un événement, de développer des projets, d’être accompagné. Mais un paradoxe aussi, car la mise en place de process de mesure d’impact est éloignée de la culture des tiers lieux. Comment inventer un nouveau monde, de nouvelles manières de fonctionner et d’agir sur le territoire … en restant contraints par des processus administratifs, qui exigent un niveau de compétences et de ressources élevé? Un accompagnement est indispensable pour profiter au mieux de ces nouveaux types de financements et lever ces paradoxes.
Note 2025 : France Tiers-Lieux a focalisé son action sur l’animation d’appels à manifestations d’intérêts pour distribuer localement des financements, qui auront permis aux lauréats, très minoritaires par rapport à la communauté nationale des tiers-lieux, d’investir un peu et surtout de subsister une ou deux années supplémentaires. L’appui aux tiers-lieux, qui pourrait être porté par l’association nationale des tiers lieux (ANTL) et par les réseaux régionaux, est resté à l’état d’ébauche, malheureusement. Article à suivre…

